La maraude pour lutter contre l’exclusion

La maraude pour lutter contre l'exclusionDes femmes et des hommes luttent, à leur manière, contre les exclusions.

Contre ses effets…

Contre ses causes…

En leur sein, il y a les « maraudeurs »…

Elisabeth G. Sledziewski, Maître de conférences de philosophie politique à l’Université de Strasbourg (Institut d’Etudes Politiques) et à l’Espace éthique a défini en 2008 la charte de la maraude lors d’un colloque de la BDSP (Banque de Données de la Santé Publique) qui a été signée le 27 janvier 2008 par 27 grandes associations autour de l’éthique de la relation dans ce qu’on nomme communément les maraudes, ces « tournées de rencontres » auprès de personnes sans domicile fixe, vivant dans la rue, rencontres ayant pour but de répondre à des besoins immédiats, de développer un dialogue et de favoriser une orientation de ces personnes vers des lieux d’accueil ou d’accompagnement.

L’élaboration de cette charte est passée par un questionnaire en 2006, les données recueillies étant retravaillées par l’Université Paris XI et l’Espace éthique de l’APHP, avec concertation inter-institutionnelle. L’introduction du texte rappelle l’idée de départ, le besoin d’approfondir et de formaliser des principes partagés de la maraude :

  • Des repères forts, indispensables à la conception de projets attentifs aux droits de l’homme, aux fondements de la démocratie,
  • Des valeurs communes permettant à chacun de s’y référer pour préserver une capacité de vigilance, conforter la rigueur de l’action et prévenir tout risque faute d’une pleine conscience des enjeux.

… puis une définition…

La charte présente une définition finalisée : la maraude « consiste à prendre l’initiative d’une rencontre avec une personne vivant dans l’espace public, la rue ou tout autre lieu précaire ». « Elle a pour cadre l’espace de vie de la personne à un moment donné de son parcours. Ce premier contact peut intervenir avant même une éventuelle demande formulée par la personne. »

… en enfin des positionnements fondamentaux…

Elle indique que la mission de maraude « procède de la reconnaissance de l’autre, au-delà de sa vulnérabilité ». Rencontrer la personne et par la suite l’accompagner, c’est aussi « la respecter dans sa réalité et ses choix », d’où les 3 spécificités de l’engagement de tout intervenant, « la solidarité, la sollicitude, l’aide ou le soutien », d’où également sa nécessaire position : « digne, juste, rigoureuse, à l’écoute et au service ».  Enfin, est-il ajouté, c’est bien à la personne que doivent revenir « la liberté et la responsabilité de déterminer les orientations de sa vie, le suivi proposé dans le cadre de la maraude pouvant favoriser à terme le souhait d’un mode d’existence différent, voire une insertion dans la société visant à une véritable intégration ».

Les 4 chapitres de la charte prolongent en effet ces affirmations

  • Les conditions d’intervention  : l’intervention ne peut se concevoir « qu’à partir d’une structure institutionnelle reconnue et organisée », « avec un lien évident avec les valeurs de la république », « après une rigoureuse sélection des intervenants » (dont compétences et savoirs), et « un engagement de respect de principes éthiques » (dont la préparation nécessaire pour anticiper des éventuels abandons de neutralité).
  • Les modes d’intervention : c’est la cohérence de l’intervention qui est visée par l’évaluation d’une situation, non pas seul, mais en équipe, en recherchant en permanence l’adhésion de la personne. Les principes de confiance et de responsabilité supposent « une acceptation du refus » (même si la personne compromet ses intérêts) et « la recherche de son consentement », une gestion rigoureuse des situations de crises et d’urgence, avec « maîtrise chez l’intervenant de son engagement personnel dans une présence sans autre finalité immédiate que la construction d’une relation de confiance ». Le respect de la confidentialité est aussi une obligation formelle (non-partage des données personnelles en dehors de l’équipe d’intervenants, masquage du nom dans les échanges entre structures).
  • L’objet de l’intervention : « une relation où la personne trouve elle-même sa place », condition de « l’émergence progressive d’une demande exprimée par la personne », avant tout processus d’accompagnement et d’orientation.
  • L’approche de la personne : l’intervenant, « personne de confiance », « repère et référence », a des qualités d’ouverture, de bienveillance, de neutralité, de justesse et de prudence, rencontre la  « personne dans ce qu’elle vit sans jugement ».

 

La Charte

Le blessé, le pauvre, la victime, le malade – ces « humiliés et offensés », comme les nomme Dostoïevski – sont au cœur d’un éternel paradoxe.

Accidentés ou simplement mal partis, poussés par le malheur sur le bord du chemin, ils sont de trop, ils font désordre, à croire qu’ils ne sont pas réellement là. On dit d’eux que leur vie a basculé, comme s’ils étaient tombés dans un trou, d’un seul coup, ou bien par glissements progressifs. Dans ce trou noir de l’espace social, ils deviennent invisibles. Et tel est bien le paradoxe : celui de l’invisibilité d’un malheur qui, dans une société hautement développée, devrait être d’autant plus choquant.
Paradoxe de la misère cachée dans une société qui se veut celle de l’information, de la communication et de la transparence.

Paradoxe de la misère sans voix dans une cité qui parle tant, de tant de choses, et notamment de la fraternité.
Paradoxe que les hommes et les femmes de la maraude veulent relever et retourner, jugeant, eux, que cette misère invisible ou inaudible dégage justement une clarté insoutenable, fait justement un bruit assourdissant. Pour vous tous, oui, elle jette un jour cru sur les ombres d’une civilisation si sûre de son excellence. Elle en dit long sur les bégaiements d’un système si imbu de ses valeurs.
Devant la misère toujours possible, malgré notre religion des droits de l’homme et de la qualité de vie, ils partagent le constat sévère du philosophe Vladimir Jankélévitch : « On dirait qu’il y a une analogie entre le firmament déchiré des valeurs et la cité des personnes » (Le paradoxe de la morale). Et ils pensent que dans cette cité déchirée, les repères sont à réparer d’urgence, au moins autant que le lien social.
Ils s’y prennent de façon très pragmatique. Puisque notre société est ainsi bâtie qu’elle peut produire de la misère, alors que la misère n’y a pas droit de cité, il faut selon eux aller sur le terrain pour débusquer ce qui est à la fois si bien et si mal caché, tel un funeste secret que les sociétés d’abondance ne savent pas garder.
Vous voilà donc arpentant la ville à la recherche d’une détresse innommable et innombrable, de fantômes insaisissables et récurrents. Des pauvres très discrets au beau milieu de la voie publique. Des sortes de zombies sociaux, familiers mais étrangers, sur lesquels le regard glisse sans même s’en apercevoir. Des hommes invisibles… ou en train de le devenir dans une cité qui brouille les contours de ce qu’elle ne sait pas ou plus traiter. Des invisibles, oui, mais que les maraudeurs décident, eux, de rendre visibles, d’arracher à leur vie en pointillé.

Artistes et combattants

Ce projet un peu téméraire apparente les maraudeurs à la fois à des artistes et à des combattants.
A des artistes, parce que leur démarche est très proche de celle que le peintre Paul Klee assignait au créateur : « rendre visible. » Autrement dit, aller chercher au fond des êtres et des choses un sens insoupçonné. Un sens qu’on n’attendait pas et qui pourtant, aux chercheurs de sens qu’ils sont, fait signe. Un sens, donc, qui n’attendait que cela : qu’on soit assez fou, assez hardi pour parier sur lui et partir à sa quête. Telle est bien en effet l’expérience qu’ils partagent avec les artistes : voir l’absurde, l’inerte, l’insignifiant ou le repoussant se transformer sous leur main en évidence, et se dire qu’il suffisait d’un geste pour donner sa chance au sens.
Leur geste à eux consiste à appeler les raturés, les effacés à la lumière. C’est au coin de la rue froide, sur le bord du trottoir mouillé qu’ils font jaillir les couleurs chaudes de l’échange. Comme d’une toile où, en quelques touches, prend forme l’humanité.
Mais le beau geste n’est pas un geste facile. Il leur demande, outre la générosité, « de l’audace, encore de l’audace », comme aurait dit Danton, et beaucoup de cran.

Ce qui nous mène aux combattants dont ils possèdent aussi les vertus. En allant chercher le paria relégué dans les anfractuosités de l’espace public, en forçant les niches d’oubli où il se recroqueville, ils font, à leur manière, œuvre d’ingérence. Modestement, au coup par coup, ils investissent un territoire façonné par la misère, asséché par le silence, pour y planter des repères de sollicitude, des balises de respect.
Cela ne va pas de soi. Ils doivent sauter bien des barrières, bousculer bien des habitudes. Au nom d’une urgence stratégique éminente, celle de l’assistance due aux personnes en danger, ils prennent eux-mêmes le droit d’intervenir où le besoin s’en fait sentir, sans y être forcément invités.
Ce qui fait d’eux d’authentiques maraudeurs, si l’on songe que la maraude, dans la langue militaire, désignait jadis la prise de butin, autorisée ou non… Certes, penseront-ils, l’image des soudards prédateurs n’est pas vraiment celle qu’on associe aux équipes de la maraude, sillonnant la nuit urbaine en quête de secours à offrir. Mais il y a bien en commun cette quête, cette errance tendue vers un but précieux, et aussi ce face à face improvisé, risqué, avec l’inconnu. « La maraude est un corps à corps », disait le sociologue Daniel Cefaï lors de la signature de la Charte Éthique et Maraude, le 27 mars dernier.

C’est dans la mobilisation hardie et créatrice en faveur des plus vulnérables que réside la valeur éthique de la maraude.
En somme, la logique du coup de main appliquée à l’art de donner un coup de main.

Elisabeth G. Sledziewski
Maître de conférences de philosophie politique
Université de Strasbourg (Institut d’Etudes Politiques)
et Espace éthique /AP-HP, membre du conseil scientifique de l’Espace éthique Alzheimer